samedi 7 juillet 2007

Hommage à René Rémond par Georgette Elgey

Hommage à René Rémond

Monsieur le Président, mes chers amis – permettez-moi de vous appeler ainsi,

Plutôt que de prononcer l’hommage traditionnel, qui est le rappel de mérites que nous connaissons tous, il m’a paru préférable de  vous apporter un témoignage personnel.

Je n’ai pas eu le privilège d’être parmi ses élèves, ni d’avoir suivi ses cours, mais j’éprouve à l’égard de René Rémond le même  sentiment que notre vice-président, Antoine Prost : « Je me sens orphelin, et pourtant je n’avais que quinze ans de moins que lui », me dit-il lorsqu’il apprend sa mort.

C’est peu après la parution du premier tome de mon histoire de  la IV° République, il y a quarante deux ans déjà !, que René Rémond est entré dans mon univers. Ce livre  reposait en grande partie sur les témoignages des acteurs – les archives n’étaient pas encore  accessibles. Or,  à l’époque, pour l’Université française, à de rares exceptions près, essentiellement Pierre Renouvin, René Rémond et François Bédarida, - tous trois disparus aujourd’hui -  interroger les témoins ne pouvait en aucun cas contribuer à la connaissance historique. Ce me fut donc une grande joie lorsque j’appris que René Rémond, pour qui la première chaire d’histoire du XX° siècle venait d’être créée, prenait avec énergie la défense de mon travail. Je ne l’avais jamais vu, je ne le connaissais pas. Quelques années plus tard, - je ne le connaissais toujours pas -  j’eus le mauvais goût d’émettre quelques critiques sur « Le chagrin et la pitié », dont je trouvais – et je trouve toujours ! - qu’il donnait, en dépit de ses mérites, une vision par trop manichéenne et caricaturale du comportement des Français sous l’Occupation. Il était alors de bon ton d’affirmer que ce film révélait enfin la vérité sur cette période noire de notre histoire. Ce me fut à nouveau une grande joie d’apprendre que René Rémond  partageait mes réserves. Aussi lorsque l’ORTF me proposa de faire des émissions sur la France et les Français sous l’Occupation,  je répondis que je ne me lancerais pas dans une telle aventure sans le concours de  René Rémond.  Il accepta sans hésiter. Durant l’été 1974, furent diffusés à la télévision les deux émissions «  La France et les Français sous l’Occupation », dont nous étions co-auteurs.

Depuis nos liens n’ont cessé de se resserrer. Ainsi, au fil des années, j’ai eu maintes occasions d’apprécier son extraordinaire disponibilité, son intérêt pour les autres, son absence totale de sectarisme, qui ne l’empêchait pas de défendre avec force ses convictions et sa foi. Sa modestie,  son humilité et sa discrétion m’ont toujours impressionnée.  Il ne parlait jamais de ses actions passées, de la lucidité qui fut sa marque, qu’il s’agisse de lutter contre le nazisme ou contre la torture en Algérie.

Jusqu’à la fin de sa vie, il a fait preuve de ses qualités exceptionnelles. Il y a cinq mois, jour pour jour,  au sortir d’un long entretien avec lui et son épouse, je savais que ce moment privilégié me donnerait du courage pour les années à venir. Et je suis heureuse d’avoir osé, ce jour-là, lui exprimer qu’avoir partagé certains de ses combats serait à jamais ma fierté.

Parmi ces combats, il y eut certes la lutte pour ce qui nous paraissait la vérité,  contre certaines interprétations de notre histoire récente, que nous jugions frappées du péché d’anachronisme. Il y eut aussi le combat pour la nouvelle Cité des Archives nationales, au service de laquelle il a mis, comme notre présidente Annette Wieviorka l’a rappelé, « tous ses talents : son autorité morale et son influence, sa grande intelligence des situations et des hommes, sa conviction de la justesse de notre combat commun, sa générosité, son respect de tous et de certains ».

Une de nos préoccupations majeures était – et elle est toujours- d’éviter que notre action puisse être utilisée par quiconque dans la lutte politique. Les archives ne sont la propriété de personne, elles sont le bien commun de la nation. La très grande estime qui entourait René Rémond dans la totalité de la classe dirigeante, toutes opinions confondues, nous a permis de le démontrer lors de notre précédent colloque. Placé sous le haut patronage du Président de la République, clôturé par la lecture de son message, il fut en effet inauguré par le Premier Ministre Lionel Jospin. Et parmi ses intervenants figuraient Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Messmer et Pierre Mauroy. Jamais sans l’autorité très particulière de René Rémond, il n’aurait été possible de réunir un tel plateau…

René Rémond a été de toutes nos démarches. Je voudrai évoquer deux moments où son influence fut décisive.

2002. Mme de Boisdeffre, directrice des Archives de France, est  chargée par le Ministre de la Culture d’étudier comparativement trois sites de la région parisienne susceptibles d’accueillir la Cité des Archives. René Rémond tient à ce que le Président de la République sache que nous nous prononçons sans la moindre équivoque pour le site où nous sommes réunis aujourd’hui et où, dans quelques années, le nouveau Centre des Archives ouvrira ses portes. Outre ses avantages évidents (accessibilité, présence proche de l’Université), il témoignera,  compte tenu de son environnement multi-ethnique et de sa proximité avec la Basilique de Saint-Denis, le tombeau des rois, de la pérennité de l’identité française à travers tous les régimes que notre pays a connus, tous les apports successifs de sa population.

2003. Nous sommes inquiets de voir les mois passer sans que la décision de créer le nouveau Centre des Archives soit annoncée officiellement. Certains d’entre nous envisagent la dissolution de notre association. René Rémond en est informé. Il n’hésite pas à bouleverser son emploi du temps pour assister à notre conseil d’administration et nous rappeler avec force que rien ne justifie le non-respect de ses statuts, qui prévoient sa dissolution le jour de l’inauguration du nouveau Centre. Il s’indigne que l’on puisse abandonner un combat en cours de route… Il est écouté. Vous aurez donc à nous supporter encore quelques années…

Je n’aurais pas l’impudence de prétendre vous dire quels propos René Rémond nous aurait tenus aujourd’hui. Mais je peux vous communiquer une information qu’il vous aurait donnée. En effet, au début février, je lui téléphonai pour lui lire la très belle lettre que je venais de recevoir du président Chirac  en réponse au témoignage que je lui avais envoyé au lendemain de l’hommage aux Justes de France. Cette cérémonie au Panthéon m’avait bouleversée. Ma lecture terminée, René Rémond, qui, lui aussi, avait été touché par les paroles prononcées au Panthéon, eut ce commentaire : « Avec ses discours sur l’histoire, Jacques Chirac a rempli pleinement le magistère de la parole qui incombe au chef de l’état ». Puis il me demanda de lui relire les quelques lignes concernant les rapports d’un président de la République avec l’histoire. Je vous les lis : « Il est de la responsabilité du Chef de l’état, non pas, bien évidemment, de dire l’histoire, mais de dégager les conditions d’une mémoire partagée par tous nos concitoyens, pour faire vivre pleinement aujourd’hui les valeurs de la République ».

« C’est une définition très importante », me dit René Rémond. « Il faut qu’elle soit connue ». Je lui suggérai alors d’en faire état dans le discours qu’il prononcerait le 27 juin à notre colloque. Il approuva sans réserve ma proposition : « C’est une très  bonne idée. Vous me le rappellerez la veille ».

La mort, non la vie, n’a pas voulu que cela soit possible.

En guise de conclusion, il me revient l’honneur et le privilège de vous lire le message du président Jacques Chirac et la lettre du président Valéry Giscard d’Estaing. Les anciens premiers ministres Pierre Messmer et Pierre Mauroy avaient bien voulu, eux aussi, nous renouveler par une lettre ou un message téléphonique leur soutien constant. Enfin, il me faut parler de Lionel Jospin qui, à notre précédent colloque en 2001, avait prononcé un discours exceptionnel. Jamais un chef de gouvernement, durant l’exercice de son mandat, n’avait souligné avec tant de force l’importance des archives ni rendu un tel hommage au travail des archivistes. Il ne nous a pas envoyé de message. Mais comme vous l’avez sans doute remarqué, il est parmi nous. Je me réjouis de sa présence. Elle me permet de lui exprimer publiquement la profonde reconnaissance que, tous, archivistes, historiens et généalogistes, nous lui devons.

Georgette Elgey

27 juin 2007

Posté par daniel lefeuvre à 21:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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