samedi 7 juillet 2007

Intervention de Jean-Louis Beaucarnot

Intervention lors du colloque « Archives, Identité et République »

Pour tenir compte de la place des généalogistes dans les publics des centres d’archives, il m’a été demandé de participer à ce colloque et d’y évoquer leurs attentes.

J’ai tout d’abord répondu en faisant remarquer que les généalogistes fréquentaient nettement moins les Archives nationales et le CARAN que les dépôts que j’appellerai « de proximité » : Archives municipales et surtout Archives départementales, conservant notamment l’état civil et les archives notariales, qui continuent, bien sûr, à constituer la documentation de base des généalogistes. J’ai ajouté que leurs visites au CARAN ayant essentiellement pour but d’y consulter les archives du Minutier central des Notaires parisiens et celles de la Section ancienne, ils seraient vraisemblablement très peu amenés à fréquenter à la Cité des Archives.

Ces réserves étant faites, et devant l’insistance de Mme Mosser, j’ai décidé, pour que mon intervention puisse apporter quelque chose de concret, de mener une enquête faisant le point auprès des publics généalogiques quant à leurs attentes, satisfactions ou insatisfactions.

L’idée était simple. Elle partait de quelques constats faciles à dégager :

-         le public des généalogistes représente, on le sait, plus de la moitié des lecteurs fréquentant la plupart des dépôts d’archives,

-         il représente un public très original, avec des points faibles et des points forts : s’il est généralement peu formé – du moins au départ - à la recherche, s’il « consomme » plutôt davantage de communications lors de ses passages, il est un public nombreux, voire massif, et globablement populaire, qui permet aux Archives de jouer enfin un rôle réel et capital, non seulement dans l’exercice du « devoir de mémoire » mais de façon beaucoup plus générale dans la démocratisation de l’accès à la culture,

-         ce public, massif et populaire, les Archives en ont besoin, en ont besoin en permanence, pour montrer à leurs autorités de tutelle l’intérêt et l’utilité de leurs services vis à vis du « grand public », en ce qu’elles accueillent des visiteurs qui sont autant d’électeurs,

-         ce public doit donc rester nombreux ; les salles de lectures doivent rester pleines, sachant qu’à la fois la mise en ligne de certaines archives et les nouveaux comportements observés chez les chercheurs tendent aujourd’hui à compromettre ces objectifs.Dès lors, parallèlement à la très intéressante enquête qui vient d’être diligentée par la Direction des Archives de France quant à l’incidence d’Internet sur le public généalogique, une autre enquête plus générale sur le public généalogique me semble capitale pour permettre aux Archives de réagir au mieux face aux perspectives actuelles.

J’ai mené cette enquête sur une dizaine de jours (fin mai/début juin), via les deux principaux supports de communication du milieu généalogique que sont la Revue Française de Généalogie et le site GénéaNet. J’ai pu ainsi recevoir près de 1 500 réponses spontanées (1 418) – évidemment à analyser comme telles -, mais qui n’en apportent pas moins des réponses très claires aux questions posées.

Ces réponses, pour moi, méritent largement d’être considérées.

Les questions destinées à brosser le profil des répondants rassurent : ils sont bien représentatifs du public généalogique : 56 % ont entre 25 et 60 ans, 43 % sont « actifs », 10 % seulement font de la Généalogie depuis moins de 2 ans, 40 % ne sont membres d’aucune association généalogique, 91 % ont fréquenté au moins un dépôt d’archives depuis le 1er janvier 2006 (62 % plus de 2), 75 % y ont passé plus de 10 heures (38 % plus de 40 heures !) et – réponse à bien remarquer - : 55 % ont déclaré avoir déjà pris des congés spécifiquement consacrés à aller travailler dans un dépôt d’archives, dont 39 % plusieurs fois.

On peut donc, je pense, conclure que l’on a affaire à des chercheurs sérieux et motivés, n’hésitant pas à se donner les moyens de travailler correctement.

Voyons maintenant leurs satisfactions et leurs attentes.

La question n° 1 demandait  quels aspects de la recherche en archives étaient ressentis comme les plus lourds et énumérait diverses réponses – l’une n’excluant pas l’autre - proposant de dénoncer :

- les aspects relationnels :

1.   conditions d’accès (inscription, accueil),

2.   relations avec les personnels de la salle de lecture,

3.   conditions matérielles de travail sur place (gants, crayons et papiers blancs…),

- des aspects plus matériels

4.   complexité des appareils de lecture et postes de travail informatisés,

5.   mauvaises qualités des documents (microfilms ou images numérisées),

- les conditions réglementaire de travail :

6.   fermetures le samedi ou entre 12h. et 14h.,

7.   arrêt des communications entre 12h. et 14h.,

8.   quotas (limitation du nombre des communications),

9.   délais de communication des documents,

- en abordant notamment le problème des possibilités de réservation :

10. réservations anticipées des places ou des appareils de lecture,

11. réservations anticipées des documents.

Les réponses à ces questions ont été claires et pour moi très positives . Très positives pour tout ce qui concerne tout le côté « relationnel » :

1.   conditions d’accès,

2.   relations avec les personnels,

3.   conditions de travail sur place.

Tous ces points ne sont critiqués que dans 15 % des réponses. Nous n’en sommes plus, - c’est très net – au temps des incompréhensions et des ignorances mutuelles : les généalogistes apprécient, acceptent, comprennent et sont globalement satisfaits.

En revanche, ce qui irrite davantage, c’est d’une part la mauvaise qualité des matériaux (microfilms et images numériques), et d’autre part, et plus encore l’arsenal des contraintes réglementaires, avec en première position les quotas (60%) et en deuxième l’arrêt des communications entre midi et 14h. Viennent ensuite la fermeture le samedi, les délais de communication des documents et l’absence de possibilités de réservation anticipée des documents et plus encore des places aux appareils de lecture.

Je dirai donc que la situation est très claire : le généalogiste a heureusement su faire son deuil de ses attentes de recherches par correspondance, il se déplace, ne conteste plus les réglementations et principes de recherches. Il s’y plie même volontiers, allant jusqu’à se donner régulièrement les moyens de travailler comme on lui demande de travailler – plus de la moitié des chercheurs prennent des congés pour aller dans un dépôt d’archives, parfois loin de chez eux, avec dans ce cas un budget déplacement et séjour – ils sont donc amers, sinon mécontents, de ne pas pouvoir rentabiliser au minimum leur investissement. Désolé de donner à mes analyses ce côté un peu pécuniaire, mais je pense que ce côté, justement, ne doit pas être ignoré. Si les généalogistes doivent sans cesse avoir bien conscience du fait que les archives françaises sont très anciennes, très riches et d’accès ô combien simple, démocratique… et gratuit, il n’en reste pas moins qu’investir en temps de congés et en frais de voyage et séjour, pour risquer de ne pas pouvoir accéder à un poste de travail ou ne pas pouvoir consulter un minimum de cotes, les indispose très fortement.

Il en va bien sûr de même quant aux généalogistes professionnels, moins nombreux mais qui n’en sont pas moins respectables et de mieux en mieux reconnus, et qui ont déjà eu l’occasion d’exposer à la Direction des Archives de France combien la plupart de ces mêmes inconvénients les entravent quotidiennement dans l’exercice de leur profession, en demandant eux aussi d’être reconnus dans leur spécifité en se voyant garanti – d’une façon ou d’une autre – de pouvoir travailler dans un minimum de confort, là aussi au plan de l’accès aux postes de travail et à un minimum de documents.

Il semble, dès lors, que la solution puisse largement passer par un système de réservations de cotes et de documents. Système à concevoir et à mettre en place habilement, tout en ménageant la gratuité et l’égalité d’accès aux archives, peut-être via des propositions de réservations anticipées payantes sur les sites Internet – sachant que l’on paierait ici l’utilisation de l’outil et non pas l’accès aux documents eux-mêmes -.

D’où mes dernières questions, et de nouvelles réponses, à bien analyser elles aussi, car à ma question « si ces lourdeurs s’atténuaient, iriez-vous travailler davantage dans les dépôts d’archives ? » : 75 % ont répondu « oui, plus souvent », et à celle « si des réservations anticipées étaient plus largement offertes, y iriez-vous davantage ? », plus de 65 % ont répondu également « oui ».

Le problème est que le niveau payant déconcerte. Le premier réflexe pousse à le refuser : 70 % trouvent « inacceptable » de payer pour accéder aux documents numérisés. Quitte, réflexion faite, à nuancer sa position : plus de 49 % trouvent « correct » le tarif de 2 € permettant de travailler 24 heures sur le site des Archives départementales de la Savoie. Et la nuance se fait plus nette encore lorsque l’on perçoit une finalité concrète : 31 % se disent prêts à accepter des systèmes payants pour réserver une place à un poste de travail, et plus de 37 % pour une la réservation anticipée d’un document.

Voilà donc pour moi des enseignements parlants et des bases pour une réflexion, réflexion dont le but premier doit être de parvenir à conserver aux salles d’archives les publics présents « physiquement » dont elles ont besoin, sachant que si la non gratuité peut sans doute être envisagée et mise en oeuvre au niveau des techniques et modalités de travail  - elle l’est d’aillleurs déjà pour la reproduction des documents et pourrait sans doute l’être pour les réservations -, toute atteinte à l’accès gratuit du chercheur aux documents eux-mêmes porterait évidemment un coup instantané et fatal au public si nombreux, populaire, démocratisé….. etc, des généalogistes. Car n’oublions pas les résultats d’une autre enquête, réalisée voilà tout juste un an par IPSOS, sur l’intérêt des Français pour la généalogie. Enquête qui a montré que :

-    48 % d’entre eux s’y intéressent,

-    23% ont déjà fait des recherches et que 25% se disent prêtes à en effectuer…

Pour conclure, je dirai que la « mode de la généalogie » s’affirme donc comme capable de remplir longtemps encore les salles de lecture des Archives, et qu’elle le fera d’autant mieux et d’autant plus que l’on saura trouver les solutions aux quelques problèmes qui se posent aujourd’hui sachant que les Archivistes – auxquels je n’ai pas jugé utile de rappeler toute mon estime et de les remercier aussi de celle qu’ils sont nombreux à me témoigner régulièrement – , sachant que les Archivistes, au cours des vingt-cinq dernières années, ont déjà su régler des problèmes tout aussi délicats, sinon plus, et de la façon la plus efficace, en maîtrisant constamment les notions de « partenariat » et d’adaptation » qui ont été si souvent évoquée tout au long de ce colloque.

Jean-Louis Beaucarnot

                          27 juin 2007

Posté par daniel lefeuvre à 21:26 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Intervention de Jean-Louis Beaucarnot

Nouveau commentaire