mercredi 9 mai 2007

Hommage à René Rémond par Alain-Gérard Slama

La mort de René Rémond

L’historien qui défiait le temps

Par Alain-Gérard Slama

© Le Figaro, 16 avril 2007

            Au moment où René Rémond nous quitte, à 88 ans, frappé d’un accident cardiaque consécutif à un cancer, il est difficile d’évoquer sans émotion cette silhouette élancée que les années paraissaient ne pouvoir atteindre, cette égalité d’humeur que rien non plus n’entamait, ce regard scrutateur et bienveillant qu’il posait sur les êtres comme sur les choses, cette manière inimitable qu’il avait d’enrouler une de ses jambes autour de l’autre quand il écoutait un exposé ennuyeux tout en mettant à jour sa correspondance ou son agenda, et cette camaraderie à la fois discrète et chaleureuse qui le rendait si proche des étudiants et des publics les plus divers auxquels il a continué de faire cours ou de donner des conférences jusqu’au soir de sa vie, et dont rien ne semblait le distinguer sinon la  précision au laser d’un jugement servi par une mémoire infaillible. Des épreuves qu’il avait traversées, de ses goûts, de ses passions, il ne laissait en revanche rien paraître sinon, très rarement, à travers les condamnations abruptes qu’il lui arrivait de porter contre ce qu’il considérait comme une erreur d’interprétation historique ou l’atteinte à une mémoire.

Un dicton écossais, cité par J.K.Galbraith, affirme que, là où est MacIntyre, là se trouve la place du président : c’est ainsi que tout naturellement, là où était René Rémond, là se trouvait la place du président. Jamais autorité n’aura eu moins besoin, pour s’imposer, de recourir aux artifices du pouvoir. On n’en finirait pas d’aligner les présidences et les honneurs dont il a été comblé et qu’il a parfois même cumulés sans en avoir jamais abusé, ni avoir eu à les solliciter: Président de l’Université de Nanterre, membre du conseil supérieur de la magistrature, président de la Fondation nationale des sciences politiques, président de l’Institut d’histoire du temps présent, président du conseil supérieur des archives… Ces titres lui sont venus tard. L’Académie française l’a accueilli quand il avait 80 ans. Ils ont correspondu chacun à un intérêt nouveau, à une responsabilité nouvelle, sans accroître pour autant le prestige immédiat que lui a valu son essai sur La droite en France de 1815 à nos jours, publié en 1954, et l’audience médiatique considérable acquise dès le début des années 1970 à l’occasion des soirées électorales des chaînes publiques, où il éblouissait par sa connaissance de la carte électorale.

            Cette disponibilité intellectuelle et cette simplicité de caractère lui ont permis de mener à la fois une intense activité d’historien et d’intervenir dans les débats du siècle sans qu’aucun de ces intérêts paraisse contredire l’autre. Ce catholique de gauche - neveu de Mgr Rémond, un des Justes honorés à Yad Vashem – a poursuivi une œuvre d’histoire religieuse, dans la lignée de Latreille,et suffisamment fait école dans ce domaine pour être l’homme auquel les médias, voire l’Eglise et les pouvoirs publics se sont tournés pour intervenir dans les querelles renaissantes autour de l’idée laïque. Ses prises de position dans les polémiques qui ont entouré la mémoire du sacre de Reims, ou à propos de l’affaire Touvier, sur laquelle il a rédigé un rapport, en 1992, à la demande de Mgr Decourtray, ou encore son rôle au sein de la commission sur la laïcité qui a abouti à l’interdiction des signes religieux à l’école ont beaucoup fait pour calmer le jeu. En 2005, son essai sur Le nouvel antichristianisme a tiré à temps la sonnette d’alarme contre la pente, venue de loin, qui porte la culture nationale, d’un côté à la rétraction, de l’autre à l’autodénigrement. Son dernier combat a été mené au côté de Pierre Nora, à la tête d’un comité « liberté pour l’histoire », contre l’offensive des « lois mémorielles » qui subvertissent de l’intérieur le travail des historiens, en y introduisant leurs passions, religieuses ou identitaires.

            Comme il l’écrit en 1991 dans l’introduction de sa grande histoire du XXe siècle français, Notre Siècle, récemment mis à jour sous le titre Le siècle dernier, « l’historien ne trahit pas l’objectivité s’il qualifie certains actes de contraires aux valeurs de civilisation qui donnent sens à la vie individuelle et fondent l’existence collective ». Nul n’a plus fait que René Rémond pour que l’histoire politique et culturelle, conçue selon une approche interdisciplinaire, soit élevée à une dignité comparable à celle de l’histoire économique et sociale pour aider à la compréhension du présent. Nul n’a brisé avec plus d’audace les anciens tabous, et nul n’a attiré, à partir des années 1970, davantage d’esprits curieux et libres, en considérant que l’historien est fondé à poser au passé les questions du présent, et en plaidant en faveur de la légitimité de l’histoire immédiate. Les grilles de lecture qu’il a ainsi construites autour des couples de concepts : unité et diversité, rupture et continuité, sont aussi fameuses chez les apprentis historiens et parmi les étudiants de sciences po que ses trois droites (légitimiste, orléaniste, bonapartiste), dont la pertinence, en ce moment surtout, semble inépuisable.

            Mais l’historien ne saurait, en revanche, donner à l’interprétation du passé les réponses du présent, sur des sujets tels que la période de Vichy, l’immigration ou l’esclavage, sous peine de commettre ces fautes caractéristiques de l’esprit totalitaire que sont l’anachronisme, le nominalisme et l’amalgame. A défaut de cette vigilance, l’histoire du contemporain risque de devenir l’otage du fanatisme, et d’introduire le loup dans la bergerie. René Rémond nous quitte alors que cette bataille est loin encore d’être gagnée. Il nous appartient de la poursuivre.

Posté par daniel lefeuvre à 07:33 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Hommage à René Rémond par Alain-Gérard Slama

Nouveau commentaire